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Hommage à Léon Mercadet (1950-2014)

Par Étienne Parizot pour Les Humains Associés.

Hommage à Léon Mercadet (1950-2014), par Étienne Parizot pour Les Humains Associés

Salut, Léon ! Salut mec !

J’ai connu Léon par « les Humains » – c’est-à-dire « Les Humains Associés », l’association de Tatiana F. Salomon –, cette indéfinissable entreprise dont les associés ignorent parfois eux-mêmes qu’ils y participent. De cette association-là, au bout du compte et qu’on le veuille ou non, nous faisons tous un peu partie, mais toi, Léon, tu y as toujours eu ta place naturelle. Humain dans l’humanité. Humain parmi les Humains Associés. Depuis toujours. Évidemment. Sans appel. À l’unanimité et par acclamation. C’est donc en leur nom à tous, et à ta demande aussi, Léon, que je témoigne ici.

Cette entreprise, ce projet vaste comme l’humanité, dont les fondements se perdent dans le temps et dans l’espace, de la préhistoire humaine à l’immensité du cosmos, c’était bien le cadre idéal pour rencontrer Léon. Pas vraiment un cadre, d’ailleurs, puisqu’il est sans limite. Et que ni Léon ni Tatiana ne sont à proprement parler des êtres cadrables ! 😉 Plutôt une scène. LA scène. La scène du monde et de la vie.

C’est là, face au monde, les deux pieds dans la vie – je devrais dire les deux pieds, les deux poings et deux cent milliards de neurones dans la vie –, que Léon m’apparaissait toujours le plus à l’aise, en « no limit », et que son intelligence et sa vivacité resplendissaient avec le plus d’éclat.

Léon, c’est une tête !

Tête de lecture, passant le monde au crible, l’info au microscope, toujours à l’affut.

Et tête chercheuse aussi. Guetteur et tireur. Cueilleur et chasseur. Et avec cet humour de l’intelligence qui faisait de tout son terrain, son milieu naturel. Témoin affuté, pénétrant, toujours au corps à corps avec les idées et les perspectives vertigineuses. Un corps à corps instinctif, sans chorégraphie, mais toujours une danse. Sur le fil. Tant qu’à faire…

Je n’ai jamais vu Léon pratiquer physiquement les arts martiaux, dont il était expert, mais pour l’avoir si souvent vu penser, j’ai l’impression de pouvoir l’imaginer aisément. Entre l’observation et l’attaque. Entre l’équilibre et l’assaut. Et en cas de mouvement, toujours dans la fulgurance ! (Patrice van Ersel, le frère éternel, confirmera peut-être…)

Léon, tête chercheuse, donc. Et c’est de recherche et de science que nous parlions le plus souvent. Il aimait bien sûr que l’on parle d’astrophysique (il se trouve que je suis astrophysicien), et il en connaissait un rayon !

J’avais d’ailleurs noté que lorsqu’il prononçait le mot « astrophysicien » (et c’est en fait un des tout derniers mots que je lui ai entendu prononcer, il y a quelques jours, avant que sa voix ne devienne un souffle, puis son souffle un râle, pour finalement s’éteindre), sa voix ralentissait un peu. Il était toujours un peu impressionné. Non pas du tout par cette espèce de vague aura, assez idiote, qui accompagne l’astrophysique dans un cadre social ou mondain, pas plus bien sûr que par je ne sais quelle forme d’admiration pour la prétendue intelligence que ce mot tend à évoquer. (De fait, je ne vois pas bien quelle intelligence analytique aurait pu faire pâlir Léon, et j’en connais beaucoup, au contraire, qui auraient pu ou dû pâlir devant la sienne !)

Non, s’il était un peu impressionné (un peu seulement, d’accord 😉 ), c’était parce que, considérant toutes ces perspectives cosmiques – spatiales, temporelles, big bang, trous noirs, biologie interstellaire, cataclysmes extragalactiques, qu’il n’avait aucun mal à appréhender – je crois qu’il arrivait un moment où il se disait « putain, ces types-là sont complètement barjos – encore plus barjos que nous, les explorateurs du monde des hommes, de l’esprit et des sociétés ». Je ne suis pas sûr qu’il ait eu raison sur ce point. À mon avis les gens comme lui, qui s’intéressent à l’homme et au monde dans toute sa complexité, sont aussi sacrément barjos (tant mieux !), se frottent à des perspectives au moins aussi vertigineuses, et prennent en fait bien plus de risques.

Mais la science le fascinait en effet – et ce n’est pas par hasard qu’il avait créé, après mille autres aventures, le magazine scientifique « I comme Icare » sur i-télé (auquel j’avais été vraiment heureux de me joindre pour la première édition : il y était resplendissant, lumineux !). Mais j’ajouterai que la science le fascinait comme elle devrait fasciner les scientifiques (ce qu’elle ne fait hélas que très rarement), d’une manière véritablement utile, créatrice, libératrice, par son pouvoir de démystification du monde, de mise en accusation de la réalité fictive, classique, et, par contraste, par sa capacité à évoquer le réel. Un réel plus secret. Derrière le monde phénoménal. Dans le cœur de l’être. Du côté de l’âme. Derrière l’ego de la psychologie représentative, ou auto-représentative. Et peut-être pourrait-on parler là, en flirtant un peu avec les lignes, comme il le faisait souvent avec bonheur et pertinence, du réel de la materia prima du monde, derrière ce qui serait en quelque sorte « l’égo de la matière ».

Il faisait partie de ceux qui savent spontanément, profondément, que la science doit être ouvreuse de conscience, et que la Physique ne vaut que dans un cadre métaphysique, ou même, plus justement encore, que la Physique ne vaut qu’en tant que métaphysique.

Léon mystique, donc.

Un mystique rieur. Pour qui rien n’était jamais tout à fait sérieux. À moins qu’il ne gardât pour lui ce qui l’était vraiment. Possible…

Ce mystique-là, en tout cas, n’aurait pu échapper à Tatiana. Ni l’inverse. Leurs conversations sur le vide ont débuté bien avant que je ne les connaisse. Et nul doute qu’elles se poursuivront encore longtemps… De même que les échanges avec Natacha et Sacha Quester-Séméon sur le numérique et la réalité dématérialisée – lui qui créa et dirigea le premier site de Nova, au tout début du web. Les Virtualistes, Pascal Schmidt, Christine Tréguier, l’underground cyber-créatif, étaient aussi de l’aventure.

Ainsi de Léon, acteur et spectateur du monde, dans toutes ses dimensions…

Léon a toujours été associé dans mon esprit à l’intelligence. La vraie. Celle qui jouit de sa propre virtuosité. Non par orgueil. Mais par émerveillement.

Ce n’est pas notre intelligence particulière qui est miraculeuse : c’est l’intelligence tout court. C’est qu’il soit possible de considérer le monde, les événements, dans leur complexité et leurs ramifications, d’en apercevoir les rapports, les entremêlements, les implications. Et nous aimions tant deviser sur le monde et l’actualité, interpoler, extrapoler – certains diraient peut-être délirer (ils auraient tort !). En géopolitique notamment, Léon aimait considérer la complexité du monde, tracer le tableau d’une situation, avec ses multiples éléments signifiants, ses lignes de fuite, ses entrées et sorties, ses boucles de rétroaction. C’était pour lui comme une respiration. Comme s’il s’agissait d’élargir la scène du monde, trop étroite pour son intelligence, ou trop étouffante, pour donner à la vie sa pleine dimension.

Il aurait peut-être dû être agent secret. Remarquez, il a peut-être été agent secret, comme un agent secret doit l’être – secrètement.

Oui, sans doute l’a-t-il été. Mais pour son propre compte, alors… Il se renseignait !

Léon n’avait pas exactement l’habitude d’être politiquement correct.

Mais s’il était politiquement incorrect, c’était en quelque sorte par hasard. Pas par intention. Ni par provocation. C’était simplement qu’il ne mettait pas de frein à son analyse, et qu’il se foutait royalement de savoir si ses conclusions étaient conformes à l’étiquette, ou énonçables devant tout public. Détonantes ou non, souvent « mind-blowing », il ne se privait pas de les partager. Au moins avec les amis. Sorte de méga-spliff à usage récréatif ou thérapeutique, à faire tourner. Avec ou sans modération… Alors on a fait tourner.

Pas de frein, pas de modération non plus à son rire, souvent moqueur. Comme si le monde ordinaire était décidément trop élémentaire. Trop prévisible. Trop ridiculement lisible.

De ces discussions géostratégiques (je devrais mettre des guillemets à ce mot, en ce qui me concerne, pour ne pas insulter les experts – mais je ne pense pas que lui en mettrait…), de ces discussions géostratégiques, nous ne nous lassions jamais. Je n’évoquerai en passant que celles, nombreuses, qui suivirent les stupéfiants attentats du 11 septembre. « C’est dingue », disait-il, l’esprit aiguisé, stimulé jusqu’à la jouissance. Comme nous tous, je pense, mais peut-être un peu plus que nous tous, il était fasciné par l’extraordinaire portée de cet événement, ses circonstances, son contexte, sa signification intime, sa symbolique éblouissante, ses implications vertigineuses, comme si tout un monde de complexité tentaculaire était subitement résumé, saisi, cristallisé en un acte parfait, plein, bien plus riche que ses auteurs, bien plus vaste que sa propre réalité immédiate. Comme si une intention surhumaine, extra-humaine, s’était manifestée.

Je me souviens notamment d’une nuit, à Saint Maur, « au château ». Nous étions tous là, avec Les Humains… « C’est dingue », répétait-il ? Ce « truc », qui nous avait tous saisis, comme mis en éveil en même temps que plongés dans un monde parallèle, plus irréel encore que d’ordinaire (ou qui nous avait aidé à percevoir l’irréalité foncière du monde), ce truc et les diverses campagnes qui n’avait pas manqué de s’ensuivre, prédisait-il, « dans 40 ans, nous nous en souviendrons comme aujourd’hui. Nous nous en rappellerons les moindres détails: le nom de protagonistes, le nom des opérations, des armes, le général américain, les ministres concernés à travers le globe, les angles de vue sur des vidéos, les montagnes afghanes, les groupes terroristes, les villes bombardées, les relectures conspirationnistes, tout. »

Et ce n’est pas loin d’être vrai… Lui, en tout cas, à la mémoire impressionnante, n’aura sans doute pas oublié…

Ah, sa mémoire !

Mémoire du monde. Mais aussi mémoire d’outre-monde.

Cette conscience particulière qu’il y a quelque chose, là-dessous, qui est véritablement digne d’intérêt, et qui rend tout le reste – ce monde, nos préoccupations, nos égos – dérisoire et comique, ou bien tellement tragique que la dérision la plus radicale peut seule donner sens à cette aventure.

Car il y avait bien sûr chez toi, Léon, cette dimension mystique, qui, seule, te rendait parfois intérieurement solennel.

Alors tu parlais souvent en anglais. Comme pas pudeur. Comme si l’essentiel ne pouvait être dit dans la même langue que celle de l’esprit bouillonnant qui t’habitait.

Et – cela ne peut être un hasard – c’est aussi cette langue, l’anglais, que tu utilisais ces derniers jours, dans cette conscience énigmatique que ceux qui t’ont rendu visite au cours de ces dernières semaines avaient du mal à interpréter : était-ce une absence, une semi-conscience, une présence alternative, à un autre monde, déjà, ou à ce que ce monde est, dans l’interstice de sa propre illusion… Ni onde, ni corpuscule. Ni potentiel, ni manifesté. Un état de superposition quantique ?

Je penche pour cette dernière hypothèse. Parce que tu me la souffles à l’oreille…

Où sommes-nous lorsque nous ne sommes pas là ?

Question que n’a jamais cessé de poser, également, l’amie essentielle, la méta-amie grâce à qui j’ai rencontré Léon: Tatiana…

Où sommes-nous lorsque nous ne sommes pas là ? Que l’on dorme, pour revenir le lendemain. Ou que l’on dorme pour ne plus revenir…

On se manifeste dans l’espace-temps. Ici-maintenant. Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

Léon était là. Il ne l’est plus, paraît-il. À voir…

Et pourtant ces derniers temps, ce regard dans le vide… Ce n’était plus lui. Léon sans l’esprit fulgurant, ce n’est pas Léon. Léon sans le rire mi-épaté, mi-sardonique, ce n’est pas Léon.

Être là et ne pas être là : c’est tellement problématique !

La mort, toujours, nous interroge – ce n’est pas la moindre de ses vertus.

La mort nous apprend toujours quelque chose. Où est la conscience ? Ni ici, ni là. Peu importe. La conscience est la conscience. C’est le monde qui n’est pas. La preuve : il vient de s’éteindre pour toi ! Comme ça : c’est, ce n’est plus.

Pouvons-nous toucher cela du doigt ?

On se regarde dans un miroir : ce visage, là, devant… et puis, plus de visage. Mais comme lorsqu’on s’endort, dans l’instant qui précède la disparition du visage, la conscience s’esquive, se porte ailleurs, et l’on ne voit jamais le visage disparaître… On ne se voit pas s’endormir. Peut-on jamais se saisir tout à fait ?

Oui, la mort nous enseigne. C’est une banalité assez pauvre que de dire qu’elle nous apprend à vivre. C’est vrai, bien sûr. Mais elle nous apprend peut-être surtout que nous ne savons pas vivre. Que nous sommes ignorants de la vie tout autant que de la mort. Et qu’à de si rares exceptions près, nous ne comprenons rien à tout cela. Ni ce que nous sommes. Ni ce qu’est vivre ou mourir. Sans doute en sais-tu un peu plus long désormais. Sur ce passage, en tout cas. Nous t’avons pratiquement regardé faire. T’accompagnant un peu. Mais restant sur la rive.

Toi, dans le vaste océan… que le grand bain t’illumine !

Maintenant que tu y es, vas-y, plonge, épands-toi !

Que la lumière t’inonde et que tu t’y éploies !

Pour toi, ces derniers jours, nous avons chanté. À tes côtés aussi. Om. Om mani padme hum. Cherchant la fondamentale. Essayant de capter avec toi la résonance qui délivre. Celle qui échappe à la pesanteur, à la gravité, à la dimension manifeste. Celle qui résorbe l’espace-temps. La gravité quantique, ça te dit quelque chose, là, maintenant ? L’arrière-champ ! Ça donne quoi ? Putain, man, ça déchire ? Grave ! Je suis sûr que ça déchire ! Si tu peux condenser tout ça et faire tourner un peu par ici, discretos, je suis preneur… just let me know !

Enfin, maintenant, c’est toi qui chante. Quel soulagement ! Tatiana l’a perçu la première. Tous, ici, les Humains, ta paix retrouvée nous apaise aussi…

Alors merci.

Merci pour la vie partagée.

De toi nous garderons, indélébiles, l’intelligence, la liberté, la vivacité radicale…

Elles étaient ton souffle, le vent dans ta voilure. Elles demeureront ton sillage.

So we’ll keep on riding the wave!

Have fun, man! Enjoy! And see you there!

Etienne Parizot, Astrophysicien, professeur à l’université Paris VII.

PS : Léon, tout à l’heure une température excessive résultant d’une libération d’énergie importante en milieu confiné a comme qui dirait réduit ton corps en cendre… Le monde ne sait juste pas ce qu’il perd !

Photo 1 :  Léon Mercadet.
Photo 2  (de gauche à droite) :  Sacha Quester-Séméon, Patrice Van Eersel, Tatiana F-Salomon, Léon Mercadet, Natacha Quester-Séméon.
Vidéo de MemoireVive.tv réalisée par Natacha et Sacha QS, Paris, 2007.
Photos de SachaQS

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